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La mal-aimée de la maison va-t-elle enfin recevoir un peu d’attention ?

Eric Leysens | 26 novembre 2018 |

« Si les apparences sont quelquefois contre moi, je ne suis pas ce que l’on croit... ». Il y a comme un air du Mal-aimé de Claude François dans les récentes études et sondages portant sur la ventilation. Pourtant essentielle à notre confort et notre santé, elle affiche des taux de dysfonctionnement mirobolants et suscite aussi peu d’intérêt chez les ménages que chez les acteurs de la construction. Cela peut-il changer ?

Plus du tiers des Français interrogés dans le cadre d’un récent sondage réalisé par l’institut BVA pour le Syndicat National de la Maintenance et des Services en Efficacité Energétique déclarent ne pas savoir où se situe leur ventilation, près de la moitié ne connaissent même pas sa marque et les 2/3 ne l’ont jamais fait contrôler. Une analyse par l’Ademe, récemment publiée, de près de 30 000 travaux de rénovation énergétique réalisés en maison individuelle en 2017, souligne, elle, que la moitié des équipements de ventilation ne sont pas installés par des professionnels mais par le ménage lui-même ou son entourage… Comme si la mal-aimée de la maison, habituée à être installée sans même vérifier si elle fonctionne, ne méritait pas d’être manipulée par les mains d’un professionnel. Pourtant son corollaire, la qualité d’air intérieure, devrait tous nous conduire à lui prêter plus d’attention. 

« La ventilation est clairement le parent pauvre de la rénovation énergétique alors qu’il s’agit d’un poste clef ayant un impact sur la santé des occupants », souligne l’Ademe dans la conclusion de son étude.

 

Un impact sur notre santé et nos impôts

Si les Franciliens déclarent désormais que la qualité de l’air extérieure est leur principale préoccupation, devant le bruit, ils devraient méditer les propos de Joan Miro Ramos, Président de l’European Ventilation Industry Association (EVIA) – association regroupant tous les grands acteurs de la ventilation. Ce dernier souligne que l’air intérieur de nos maisons, écoles, bureaux ou usines, peut être deux à cinq fois plus pollué que l’air extérieur. « Nous avons déjà même pu constater, dans certains cas extrêmes, un air intérieur huit fois plus pollué que celui environnant le bâtiment », pointe ce dernier. Pour Sébastien Labat, spécialisé avec sa société Ventilea dans l’installation de systèmes de ventilation en logements sur la Savoie depuis 2008, l’heure est venue de mettre en place des campagnes de sensibilisation similaires à celles diffusées pour la sécurité routière. Au regard des 19 milliards de coûts qu’engendre la mauvaise qualité de l’air intérieur – somme des coûts d’un décès, des coûts liés à la perte de la qualité de vie ou encore à la perte de production et des coûts de la prise en charge des soins, de la recherche médicale estimés par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) – l’investissement en communication semble pouvoir se rentabiliser. En se lançant dans le métier de « ventiliste », profession quasi inexistante par chez nous, Sébastien Labat imaginait que l’intérêt des Français pour la ventilation grandirait au fil des ans. Mais dix ans plus tard, force est de constater que les ménages qui font appel à lui pour installer des systèmes de ventilation plus onéreux à l’achat mais permettant une filtration performante constituent toujours un public d’initiés, sensibilisés aux préoccupations sanitaires et environnementales. A la lumière de ses années sur le terrain, il n’attend plus l’avènement de la qualité de l’air par un changement des mentalités côté ménages et il juge indispensable de modifier le cadre réglementaire pour obliger les acteurs de la construction à porter plus d’attention à la ventilation. « L’arrêté de 1982 encadrant la ventilation dans les logements a conduit la VMC hygroréglable à envahir tous les foyers. Ce système vise à caler le renouvellement d’air sur le taux d’humidité de manière à évacuer le moins de chaleur possible, mais cela peut se faire au détriment de la qualité de l’air. Si en Bretagne ou sur la côte basque, le taux d’humidité permet de la faire fonctionner toute l’année, dans des régions comme la nôtre, où l’hiver peut être très sec avec des taux d’humidité inférieurs à 35 %, la VMC hygro fonctionne avec un débit de seulement 5m3/heure. Ce qui empêche d’avoir un balayage suffisant dans les chambres, où le taux de CO2 monte ainsi à 3 000 ppm (L’Anses juge la qualité de l’air intérieur “ basse ” au-delà d’un taux CO2 > 1 000 ppm) ». « Aux Pays-Bas, la réglementation exige 50 m3/h ; en France on peut se contenter de plus de deux fois moins. Notre cadre réglementaire ne permet pas de maintenir un taux de concentration en CO2 suffisamment faible pour garantir une bonne qualité de sommeil », souligne de son côté Rodolphe Cherruault, Directeur de la prescription en France chez Zehnder, un des leaders de la double flux en Europe. 

 

L’hygro B indétrônable ?

La VMC hygro B qui équipe plus de 95% des logements neufs a-t-elle une chance d’être renversée ? Les acteurs de la VMC double flux imaginaient que la future RE 2020, successeure de la RT 2012, porterait leurs solutions en intégrant une exigence sur la qualité de l’air intérieur. Mais l’absence de cette thématique au sein des 15 groupes de travail annoncés fin octobre par la DHUP pour plancher sur la rédaction de la successeure de la RT 2012 a mis fin aux espoirs de ces derniers. Néanmoins, les pouvoirs publics ont conscience qu’ils risquent de se faire rattraper tôt ou tard par Bruxelles qui commence à s’emparer de la thématique de la qualité de l’air intérieur. « Pour la première fois, la nouvelle directive européenne sur la performance énergétique des bâtiments, fraîchement adoptée par le Parlement européen, traite de ventilation. En annexe, certes, mais c’est tout de même un grand pas en avant. Nous avons désormais 24 mois pour la retranscrire dans nos textes. Autrement dit, nous allons devoir définir des niveaux de débit pour le neuf et les rénovations lourdes », explique Frank Hovorka, nouveau président de Rehva, Fédération européenne regroupant 27 associations nationales d’ingénieurs en chauffage, ventilation et conditionnement d’air.

 

Passer outre la réglementation

Anne-Marie Soulier, « Madame ventilation » du ministère de la transition écologique et solidaire, reconnait que le fameux arrêté de mars 1982 qui encadre depuis près de quarante ans la ventilation résidentielle « fixe des principes généraux et des exigences de moyens qui sont difficilement compatibles avec l’innovation » et souhaite donc pouvoir « offrir la possibilité d’y déroger grâce à des ordonnances prévues dans la loi pour un Etat au service d’une société de confiance dite Loi Essoc ». Le première ordonnance est parue au Journal Officiel du 31 octobre et est désormais applicable. Le maître d’ouvrage peut donc désormais s’affranchir du cadre réglementaire sur l’aération à condition « d’apporter la preuve qu’il parvient, par les moyens qu’il entend mettre en oeuvre, à des résultats équivalents à ceux découlant de l’application des règles auxquelles il est dérogé et que ces moyens présentent un caractère innovant, d’un point de vue technique ou architectural ». Concrètement, il faudra, pour bénéficier d’une dérogation, déposer une demande baptisée du nom savant « Attestation d’effet équivalent » pour chaque opération, et non pas par système de ventilation. Cette dernière sera réalisée par un tiers qui devra disposer d’une qualification dans l’ingénierie et d’une assurance responsabilité civile. Le CSTB et le Cerema seront également habilités à la délivrer. Et une fois le système de ventilation installé, un contrôleur technique indépendant viendra attester de la bonne mise en oeuvre. Un décret – non encore publié au moment de l’impression de ce numéro – devra confirmer et préciser les organismes habilités à « attester ». Une seconde ordonnance devrait, en 2020, inscrire dans le marbre ce droit à déroger en réécrivant le Code de la construction et de l’habitation. Il serait dès lors toujours possible pour les maitres d’ouvrage et maîtres d’oeuvre de mettre en oeuvre des moyens innovants de ventiler, « charge à eux de prouver qu’ils ne font pas moins que ce que demande la réglementation », souligne Anne-Marie Soulier avant de prédire que « cela va profondément changer notre manière de faire de la ventilation et ouvrir les portes de l’inventivité ».

LA VENTILATION NE MÉRITE-T-ELLE PAS D’ÊTRE CONTRÔLÉE COMME UNE CHAUDIÈRE ?

Certains pays européens (Royaume-Uni, Danemark, Belgique, Espagne et Portugal) exigent déjà l’inspection régulière des systèmes de ventilation (les exigences dépendent du type de bâtiment et du système de ventilation considéré). La Suède a, par exemple, introduit de telles exigences en 1991, avec le contrôle obligatoire de la ventilation dit OVK. Les inspections doivent y être effectuées régulièrement dans tous les bâtiments pour vérifier que le climat intérieur est bon et que les systèmes de ventilation fonctionnent. « Un seul contrôle à la livraison n’est malheureusement certainement pas suffisant pour garantir un bon fonctionnement », juge Sébastien Labat, spécialisé avec sa société Ventilea dans l’installation de systèmes de ventilation en logements sur la Savoie depuis 2008. « L’expérience du contrôle obligatoire d’étanchéité à l’air de l’enveloppe des maisons le prouve. Il n’est pas rare de voir, le jour du test, le maçon ou l’électricien boucher les trous avec de la mousse de polyuréthane, de manière à passer sous le seuil exigé. C’est pourquoi, plutôt qu’un contrôle à la livraison, il faut mettre en place un audit sur les trois premières années de vie du logement ».



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